vendredi 18 mai 2012

Ruta 40

Afficher De Chile Chico à Puerto Natales
Chile Chico. Plusieurs campings, fermés, comme d'habitude. J’attends des heures devant l’un d’eux que quelqu'un vienne. Les gens du coin m’ont dit que la señora était en ville, qu'elle allait revenir. Je ne vois rien venir, j’ai froid, j’ai faim. Je m’installe. Je découvrirai au petit matin en voyant une voiture partir que la señora était bien rentré dans la nuit. Peu m’importe. Je ne me cache pas plus que je ne me montre, je la laisse partir, je plie la tente et je pars pour Los Antiguos. Deux chiliens très sympas me font passer la frontière. A Los Antiguos je trouve un camping ouvert. Une douche chaude, enfin, et un gardien qui m’amène du bois pour faire du feu. « Va hacer frio esta noche ! »
Le lendemain je me demande un peu comment je vais sortir de là. . J’attends à côté du poste de contrôle de la policia à la sortie de la ville. Pas la grande foule. Une voiture s’arrête quand même :
« A donde vas ?
- Perito Moreno o la Ruta 40...
- La ruta o la ciudad ? A donde ?
- Necesito ir al sur. Pero si no se puede, hasta Perito Moreno. Y tu donde vas?
- Oh no sé. Al sur tambien… »
C’est Marcia. Elle non plus ne sait pas où elle va, mais elle va au sud. Je crois qu’on va bien s’entendre, on a le même programme. Marcia est argentine, muy argentina comme elle le dit elle-même, une porteña qui me balance des "ché" à chaque phrase. On prend la route ensemble. Al sur, par la Ruta 40. On traverse la steppe. Rien de rien. Une ligne droite, quelques vallées, des canyons. Guanacos et choïque. Hermoso... On a déjà bien roulé, sans voir une maison, quand arrive une intersection. Un panneau. A droite à une trentaine de kilomètres, La Cueva de los manos, des peintures rupestres perdues au fond d’un canyon. Marcia me regarde : « Vamos a ver ? » C’est parti, on y va. On quitte la route encore à peu près pavée pour une belle piste en terre qui descend les canyons. Paysage grandiose sous le soleil. On finit par arriver jusqu’à l’entrée de la grotte. Surprenant. Au beau milieu de nulle part, sur les pentes du canyon du Rio Pinturas, une maison récente, en bois verni, à l’intérieur un guichet et des casques de chantiers alignés. On achète nos billets, on enfile un casque et on descend jusqu’à l’entrée de la grotte accompagnés d’un guide. Sur les roches des mains peintes, des scènes de chasses. Les peintures ont 13000 ans pour les plus anciennes. On reprend la route, direction Bajo Caracoles. Un gros point sur la carte Bajo Caracoles. En réalité cinq maisons et une station-service. Marcia en profite pour refaire le plein d’eau chaude pour le maté. Muy argentina... Et on repart à travers la steppe. Elle ne savait pas trop où elle allait Marcia, mais elle avait quand même une idée en tête, visiter le Parque Nacional Perito Moreno. Après un énième tronçon de route en cours de construction on arrive à l’intersection quand la nuit tombe. A l’ouest, le Parque Perito Moreno, encore une centaine de kilomètres de piste et un joli panneau prévenant les automobilistes que de mai à septembre les routes sont impraticables… Nous sommes le 28 avril. Marcia renonce, on reprend la route, on a encore le temps d’arriver à Gobernador Gregores. Cette fois la nuit est tombée, et bien tombée. Noire, pas une maison, pas une lumière. On enchaine les bouts de route pavée, de pierres, et les détours sur routes en terre, les desvios qui font râler Marcia. « Ché un desvio ! Hijo de puta ! » Muy argentina... On arrive finalement à Gregores, la "ville", la seule du coin. Un camping, évidemment fermé. J’ai l’habitude, et apparemment Marcia aussi. On va camper là. Mois sous la tente, elle dans sa voiture.
Le lendemain, Marcia repart vers la côte, et pour moi commence une journée que je ne suis pas près d’oublier. Marcia m’a posé en bord de route, a priori celle qui mène à la Ruta 40. On a suivi les instructions qu’on nous a données à la station-service. Mais dans le coin difficile de savoir. Il y a des bouts de routes en terre qui partent un peu de partout, sans un seul panneau. J’ai quand même de gros doutes. Je vais au sud-ouest et cette route me semble aller au sud-est. Je marche jusqu’à une intersection et je me mets au milieu de la route pour arrêter la première voiture que je vois. Effectivement, ce n’est pas par là. Je refais le chemin dans l’autre sens, mon sac sur le dos, quelques kilomètres de plus. Je vois deux véhicules qui au loin passent l’intersection que je dois prendre, je me dis que ma chance est peut-être passée. Mais non, dans la seconde où j’arrive au croisement un pick-up passe et s’arrête sans que je ne lui fasse signe. Des travailleurs de la Ruta 40 qui partent pêcher au Lago Cardiel. Ils me demandent où je vais, je leur explique que je veux rejoindre la Ruta 40. « Oh… Te gusta la aventura ?! » Ils me laissent cinquante kilomètres plus loin, me redemandent si je suis sûr de moi. Ils m’expliquent que 23 kilomètres plus au sud il y a une estancia, puis ils repartent, me laissent là, au milieu de nulle part. Deux routes en terres qui se croisent, et autour rien. Nada de nada.
Il est midi, 23 kilomètres, même avec mon paquetage sur le dos je peux y être avant la nuit. Pas sûr que je vois un véhicule de la journée, alors je me mets en route. Je marche, je marche à travers la steppe. Des kilomètres et des kilomètres de steppe, sans rien, pas même un guanaco perdu. Des véhicules je vais en voir, presque une dizaine en trois heures, ce qui me semble énorme sur cette route. Mais tous vont au nord. Des petits signes sympas, toujours. Certains s’arrêtent, me demandent ce que je fais là. Au premier j’explique la situation, que je vais au sud, jusqu’à Tres Lagos, mais que comme il n’y a pas de véhicules je marche jusqu’à la prochaine estancia. Il m’écoute sans sourciller, un petit signe de tête, et me répond : « Soy el dueño ». C’est le propriétaire de l’estancia La Siberia. Je peux y aller et dire que je viens de la part de Cristian, on s’occupera de moi. Le pick-up suivant s’arrête aussi. « Necessitas algo ? ». Sympas, ils me tendent une bouteille et repartent. Je continue ma route.
Je ne sais pas trop l'expliquer, mais je me sens bien ici. Perdu au milieu de nulle part, sur cette route sans fin, le vent qui souffle et siffle sur ma capuche. J’arrive en vue du Lago Cardiel, la route descend un peu. De l’eau, je pourrais camper là au besoin. Je fais une pause à un de ces endroits où se croise la route en construction et un desvio. J’hésite, je prends la route ou le détour ? On est dimanche, il n’y a pas de travailleurs sur la route, il est bien probable que les voitures en profitent pour emprunter la route, toujours pas pavée, mais plus directe. C’est assis en bord de route que je vois arriver le premier véhicule descendant au sud. Le pick-up s’arrête. On ne me pose même pas de questions, on m’aide à charger mon sac à l’arrière. Encore des travailleurs de la Ruta 40. Juan-Carlos le patron, Luciano, Nelson et Damian. Eux aussi sont allés pêcher au lac, ils vont à Tres Lagos. La voiture est enfumée, une brique de vino tinto assez infâme circule, ça plaisante, ça parle, ça dit du mal des brésiliens, les "conchas de tu madre" fusent. Des argentins. On s’arrête en cours de route là où ils dorment, des cabanes de chantiers en bord de route, pour prendre le maté. On est encore à une cinquantaine de kilomètres de Tres Lagos. Ils y vont faire quelques courses et terminer la journée par un asado en bord de rivière. On allume un feu pendant que d’autre essayent de pêcher dans la rivière. La nuit tombe, je suis arrivé à destination, asado de mouton à Tres Lagos. Espectacular !
Je me dis que je vais camper là. Mais la soirée n’est pas terminée, ils m’embarquent avec eux. On arrive devant une sorte de bar, le seul de Tres Lagos j’imagine. Un vieux néon qui clignote et Juan-Carlos qui se retourne vers moi : « Ché Francesito ! Como se dice en frances una casa de putas ?! » Il éclate de rire. Moi aussi d’ailleurs. Ils m’emmènent au bar à putes de Tres Lagos. Pas exactement un gogo bar thaïlandais. Un bar miteux, un jukebox, trois pauvres filles qui jouent au billard. Et les travailleurs de la Ruta 40. Damian m’explique qu’au nord, à Missiones leur région d’origine, ils ne payent pas pour les mujeres. Mais ici… des mujeres il n’y en a pas ! Non seulement des jeunes gars comme Damian, Luciano ou Nelson doivent payer, mais avec trois filles pour tous les travailleurs des environs de Tres Lagos, il faut même se battre. D’ailleurs c’est ce qui va finir par arriver. Début de bagarre entre Juan-Carlos et un autre gars. Il est un peu bedonnant Juancho, mais avec les trois autres taillés comme des bûches en garde rapprochée je ne m’amuserais pas à l’embêter trop longtemps. Les esprits tardent un peu à se calmer. Puis vient un mec, jogging, cheveux longs bouclés, il n’a l’air de rien comme ça. Mais avec sa tête d’indio, son regard d’acier et sa boule de coca calée dans la joue gauche, il a quelque chose qui en impose. Il ne dit pas un mot et en quelques minutes sépare tout le monde. C’est lui qui viendra me sauver un peu la mise plus tard dans la soirée. Un type qui me fixait du regard depuis un moment s’était décidé à venir me parler. Enfin essayer, je ne comprends rien et je vois bien que ça commence à l’énerver un peu. L’indio passe par là. Pas un mot, un regard et il l’écarte fermement d’une main. Le message est clair : tu le laisse tranquille.
On se décide quand même à partir. Juan-Carlos dort déjà dans la voiture. Je sors du bar avec Damian, les autres devraient suivre, mais non. Damian retourne les chercher et revient un quart d’heure plus tard : « Una mas ? » Sans moi, je suis cuit, je reste dormir dans la voiture. Bien plus tard, peut-être 4 heures du matin, je me réveille alors que tout le monte remonte dans le pick-up. On démarre, et on s’arrête quelques centaines de mètres plus loin devant… le commissariat. Je ne comprends rien. Qu’est-ce qu’on fait là ? Ça fait des heures qu’on enchaine les pichets de bière, on se prépare à reprendre la route jusqu’aux baraques, des dizaines de kilomètres au nord, et on va dire bonjour à la policia avant de partir ?! L’explication ? On a deux pneus crevés. Le type avec lequel Juan Carlos s’est battu nous a laissé un petit souvenir avant de partir. Les gars ont donc décidé d’aller demander un compresseur au commissariat. Rien de plus normal… Oui, rien de plus normal. Les deux policiers de garde n’ont pas l’air étonnés, ils ramènent la voiture près du pick-up et sortent le compresseur. Pendant ce temps Nelson ne se démonte pas et discute avec eux, se plaint que la soirée se termine comme ça alors qu’ils sont juste « allé boire quelques bières avec les collègues ». Évidemment le compresseur ne sert à rien. Les pneus sont lacérés au couteau. Pas de problème, les gars partent à pieds et reviennent avec deux roues sorties de nulle part. Le crick fonctionne mal. Là encore pas de problème, ils sortent un barre à mine du pick-up, font levier avec une des roues posée au sol et soulèvent la voiture pour changer la roue. On peut repartir. On reprend la route jusqu’aux baraques de chantier. Juan-Carlos me montre un lit où je peux dormir. La fin d'une mémorable journée sur la Ruta 40.
Le lendemain je ne suis pas bien frais. Les autres non plus d’ailleurs. Mais Juan-Carlos tient la promesse qu’il m’avait faite la veille. Il doit partir pour El Calafate, il va faire un détour de 200 kilomètres pour me poser à El Chalten. On va encore crever en route, cette fois pas de roue de secours qui traîne. Après avoir regonflé le pneu à la centrale électrique de Tres Lagos, on arrive de nuit, pneu presque à plat, à El Chalten. Ils trouvent une chambre à air sur place, démontent puis remontent la roue et repartent. Adios amigos !
El Chalten, maudit El Chalten. Dès l’arrivée dans le froid et la pluie j’ai compris que j’avais laissé passer ma chance, j’aurais dû saisir l’opportunité et aller directement à El Calafate avec Juan-Carlos. El Chalten n’est qu’un petit village, dédié au tourisme, aux randonneurs qui viennent explorer le Parque Nacional de los glaciares. Pluie, brouillard, fin de saison, le village se vide. L’hostel où je passe une première nuit ferme pour la saison le lendemain. Pas grand-chose à faire dans le coin par ce temps. Je décide quand même de rester une journée de plus, de voir si le temps s’arrange. Je campe devant l’office des guardaparque, et… je me réveille sous la neige. Cette fois c’est décidé, je me barre de là. Je vais attendre toute la journée en bord de route, en vain, avant de prendre le bus du soir. Une première depuis plus d'un mois je pense. Direction El Calafate.
Presque une ville El Calafate, très touristique, son casino, ses magasins de sports, souvenirs, chocolats… Étrange de se retrouver là après des semaines sur la Carretera Austral, la Ruta 40... La chance est revenue. Pour aller au glacier Perito Moreno j’attends un petit moment en bord de route avant que le propriétaire d’une estancia ne me pose à quelques kilomètres de l’entrée du Parc. De l’entrée au glacier il y a encore une trentaine de kilomètres. Mais à la minute où j’arrive à l’entrée une voiture passe, s’arrête prendre les billets, et j’entends le conducteur demander s’il y a un dépliant en français. J'en profite pour demander s'il n’y a pas une petite place pour moi à l’arrière avec les enfants ? Pas de problème. J’embarque avec Jérôme, Jannick, Leïla et Valentin une famille de suisses en voyage autour du monde. Très sympas, on va passer la journée ensemble autour du glacier. C’est la principale attraction de la région le glacier Perito Moreno. Très visité, très encadré, mais spectaculaire ce glacier posé sur l’eau. En fin d’après-midi, on a la chance de voir d’énormes blocs de glaces de dizaines de mètres de haut se fracturer, tomber et se fracasser dans la lagune.
Le temps passe, l’hiver avance, il me faut continuer ma route vers le sud, retourner au Chili, à Puerto Natales. A la sortie d’El Calafate, j’attends devant le poste de contrôle de police. Un vieux combi Volkswagen s’arrête, c’est Mira, une allemande qui parle espagnol avec un accent porteño. Elle va chercher son copain Andreas à l’aéroport. Ils doivent ensuite revenir faire réparer le combi mais après ils partent pour Puerto Natales. Coup de chance, j’embarque. La réparation sera plus longue que prévu, mais on finit par partir. On retrouve la Ruta 40, toujours elle. Le combi se traîne péniblement sur les côtes, face au vent. Pas de chauffage, j’ai sorti mon duvet, calé entre la porte arrière et les provisions de Mira et Andreas. A priori un souci toutes ces provisions. Au Chili on ne plaisante pas trop avec ça, ils fouillent les véhicules et balancent systématiquement, fruits, légumes, laitages, tout ce qui peut contaminer l’agriculture locale. Mais le passage de Rio Turbio est en fait une vraie passoire. Je le verrai plus tard, les chiliens de Natalaes font l’aller-retour en Argentine tous les week-ends et reviennent le coffre plein. Alors à 10 heures, le soir, l’officier ne fait pas de zèle. Andreas déclare seulement l’herbe à maté, le douanier jette un coup d’œil dans le combi plein à craquer et ça ira bien. On passe la frontière. Un dernier col enneigé et me voilà de retour au Chili. Puerto Natales.

Ruta 40

2 commentaires:

  1. J'y crois pas, t'as croisé Joe L'Indien !
    Bon et sinon, "una mas", rassure moi c'était une bière évidemment ?

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